Page 6 - Rapport d'activité INJS 2024
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Alfredo CORRADO et Jean GREMION,
symboles disparus d’une fierté retrouvée
Le Minitel Dialogue n’est pas encore, ni les SMS avec les téléphones portables, et encore moins
la 5G, mais en cette fin d’année 1976, la nouvelle se répand et traverse le vase clos de la
communauté sourde comme une mèche enflammée semant la curiosité, la surprise voire
è
l’inquiétude : tous les sourds sont attendus le 21 février à 18h30 au 3 étage de la Tour du
Village du château de Vincennes. L’information ne dit rien de plus. Pourquoi ? Pour quoi faire ?
et par qui ? On ne parle que de ça et tous se perdent en conjectures.
Ce 21 février, au fond de la grande salle de cette tour du château, ils étaient deux à attendre,
l’un sourd et américain, l’autre entendant et français. Ils communiquaient entre eux en ASL
(American sign language), fait remarquable pour l’époque et pour les nombreux sourds qui
arrivaient progressivement, quelque peu perplexes et intimidés face à ces deux personnages qui
prenaient le temps de les accueillir individuellement, de se présenter et de faire connaissance.
Cette première rencontre entre Alfredo Corrado, Jean Grémion (respectivement « Al » et
« Ange » en noms signes) et les sourds, en appellera beaucoup d’autres : il s’agissait de donner
un nouvel élan à la communauté qui vivait depuis trop longtemps repliée sur elle-même, en
marge de la société française et toujours en proie aux conséquences du Congrès de Milan. Il
s’agissait de redonner de la confiance, de l’espoir et du courage pour permettre aux sourds de
revendiquer leur appartenance identitaire ; de lutter contre les préjugés liés à la surdité et de
rendre visible leur mode de communication visuelle, la langue des signes.
Alfredo Corrado, artiste diplômé de la célèbre université Gallaudet, est né en 1944 en
Pennsylvanie. C’est à l’occasion de sa participation en tant que membre du jury au Festival
théâtral de Nancy au milieu des années 70 qu’il rencontre Jean Grémion, metteur en scène
français, et se lie d’amitié avec ce dernier. Ils décident rapidement, tous deux, de fonder un
théâtre d’expression visuelle et non verbale, ce sera l’IVT.
Si l’international visual theatre (IVT) ouvre ses portes en 1977 dans la Tour du Village du
château de Vincennes, il demeure malgré tout un enjeu fondamental et préalable : faire sortir
les sourds de leur honte ressentie par leur condition et mener l’émancipation de la
communauté par l’expression artistique. IVT ne sera pas qu’un théâtre, ce sera aussi un centre
social et culturel des sourds et une école d’enseignement de la LSF pour tous. Le réveil est en
marche.
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