Marie-Pauline LARROUY
Le destin oublié de Pauline LARROUY (1834-1919), sourde et décorée
Juillet 1899, Marie-Pauline Larrouy devient officier d’Académie. Elle reçoit alors des palmes en argent suspendues à un ruban moiré violet. Alors directrice de l’institution des sourds d’Oloron dans les Basses-Pyrénées, elle est la première et la seule femme parmi la petite vingtaine de sourds décorés1. En janvier 1913, elle est promue officier de l’Instruction publique.
En janvier 1913, elle est promue officier de l’Instruction publique.
Mais que reste-t-il d’une vie, une centaine d’années plus tard ? Quelques traces éparses collectées ici et là, quelques actes juridiques, quelques écrits au mieux, si la personne a été productive de son vivant ou si elle a marqué les esprits.
Prenons alors notre moteur de recherche préféré, inscrivons le nom de Pauline Larrouy et ajoutons l’adjectif « sourde » : que trouvons-nous ?
1 Revue Pédagogique de l’enseignement des sourds-muets, n°6, juillet 1899.
D’abord le site des Merveilles de l’INJS2, puis celui de l’Académie française et ses discours sur les prix de vertu3. Le lien vers L’histoire des sourds de France4 est en demande d’informations à son sujet et un dernier site nous propose d’acheter une brochure intitulée Notice sur Marie Dupouy, sourde-muette5, écrite par Pauline Larrouy.
Suivons chaque piste et tâchons d’en relier les différents fils.
Portraits
Le portrait ci-dessus fait partie des trésors de l’Institut national de jeunes sourds de Paris. Il a été réalisé par René Hirsch graveur et lithographe, lui-même sourd. On y voit une femme souriante au visage ouvert et avenant. Elle est alors âgée d’une cinquantaine d’années.
On la signale comme la seule Sourde-Muette de France officier d’académie. Elle obtient ce grade dans l’Ordre des Palmes académiques en 1899, alors qu’elle exerce les fonctions de directrice de l’institution des Sourds-Muets qu’elle a créée à Oloron depuis vingt ans.
Portrait de Gaston Boissier : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Boissier
Le deuxième fil nous mène sur le site de l’Académie française. En effet, Marie-Pauline Larrouy figure parmi les seize personnes évoquées par Gaston Boissier, directeur de l’Académie dans sa séance du 24 novembre 1887. Quoique critiqués par Baudelaire ou Octave Mirbeau, les prix de vertu, dits prix Montyon du nom de leur initiateur, le baron Jean-Baptiste Auget de Montyon (1733-1820), sont décernés chaque année à des personnes déclarées méritantes et ce depuis la fin du XVIIIe siècle.
Ce sont tour à tour la fondatrice des Petites sœurs des pauvres, un esclave guyanais, une lingère d’Indre-et-Loire ou plus récemment les moines de Tibhirine qui sont honorés. Chaque année des acteurs de terrain – collectivités locales, assistants sociaux, institutions – communiquent à l’Académie un dossier pour signaler tel ou tel acte de courage et de solidarité.
En 1887, les académiciens en reçoivent deux-cent-dix et en sélectionnent cinquante. Ils attribuent le grand prix à un marin de Calais, sauveteur en mer. Onze médailles de 1000 francs sont distribuées, l’une d’elles à Pauline. Gaston Boissier nous fait le récit de son action « plus extraordinaire encore »6 que celles citées jusque-là.
Écoutons-le : Sourde-muette de naissance, Marie-Pauline Larrouy fut élevée à l’Institution nationale des sourds-muets de Bordeaux. Pénétrée de reconnaissance pour une éducation qui lui permettait de ne pas vivre tout à fait séquestrée de la société et lui rendait en partie ce que lui avait refusé la nature, elle résolut de se dévouer à en répandre les bienfaits.7
Et Gaston Boissier de nous faire le récit émouvant de la passion de Pauline : la vertu a ses entraînements comme le vice ; on peut faire des coups de tête, des folies de charité. »8 Pauline, à cours de ressources pour élever, nourrir et instruire les enfants sourds qu’elle a réunis, s’en va tendre la main en quête de quelque richesse. “C’était l’image de la misère, frappant à la porte de la pauvreté”9, commente l’académicien. Que récolte-t-elle ? Des vêtements, des vivres, du pain. Mais, “ces temps pénibles sont révolus.”10 Le département des Basses-Pyrénées et la commune d’Oloron accordent des aides à l’établissement créé par Pauline et en assurent ainsi la pérennité11. En 1887, l’école compte une petite vingtaine d’élèves, filles et garçons.
6 – 7 – 8 – 9 – 10 http://www.academie-francaise.fr/discours-sur-les-prix-de-vertu-50
11 Lien
Portraits (suite)
Lithographie de Constant à Bordeaux représentant la façade de l’école des sourds en 1839. Source : Album du voyageur de Bordeaux, Bordeaux, 1839, © Collection Jean-Claude Bertreau
Le dernier fil nous ramène à la jeunesse de Pauline, alors élève de l’Institution des sourds- muets de Bordeaux.
Nous sommes en 1848 et Pauline a presque quatorze ans. Elle est élève de sixième année. Les études sont limitées à six ans et c’est donc la dernière année.
Chaque année, la distribution des prix vient clore l’année scolaire. Le rituel en est fixé. L’établissement, qu’on nomme en 1848 Institution nationale des sourds-muets de Bordeaux, n’est pas encore celui qui longe actuellement la rue Abbé-de-l’Épée. Les locaux sont situés dans l’ancien couvent des Catherinettes, rue des Religieuses (actuellement rue Thiac).
Nous sommes le 25 août et la cérémonie se passe dans la cour des garçons de l’institution. Elle est présidée par le préfet de la Gironde en personne, Alexandre Neveux, fraîchement nommé par la jeune République. À ses côtés prennent place l’archevêque de Bordeaux, Monseigneur Donnet, des représentants de la commission consultative12, organe dirigeant de l’établissement, et le directeur Jean-Jacques Valade-Gabel. Les fonctionnaires de l’institution et les Dames de Nevers se disposent à côté de l’estrade.
12 Maillères, ancien notaire et ancien adjoint au maire de Bordeaux, Dulorié, chanoine honoraire et curé de Notre-Dame et Delprat, avocat à la Cour d’appel
Portrait de Jean-Jacques Valade-Gabel. Collection INJS Bordeaux.
L’assemblée se presse, encore plus que les années précédentes. Elle réunit de nombreux notables bordelais : clergé, magistrats, avocats, enseignants.
C’est au directeur que revient l’honneur du premier discours. Jean- Jacques Valade-Gabel a presque 47 ans. Ancien professeur de l’Institution des sourds-muets de Paris, il est nommé à la direction de l’école bordelaise en 1838 pour réformer l’établissement. Depuis dix ans, Valade-Gabel a l’habitude des discours de fin d’année. Il met à profit cet exercice pour faire passer quelques idées sur l’œuvre à défendre, sur les débats en cours et les modernisations à entreprendre. Cette année, il décide de centrer sa réflexion publique autour de deux figures de l’enseignement des sourds : l’abbé de l’Épée et Rodrigues Pereire.
Pauline est présente avec ses camarades. Que comprend-elle de ce long discours ? Sans doute peu de choses. Pourtant elle fait partie des élèves les plus brillantes de l’Institution. C’est un « sujet d’élite »13 et une élève modèle.
13 Délibérations de la Commission consultative du 21 octobre 1843 au 15 décembre 1845. Examens des classes 1er semestre 1844. AD de la Gironde (ADG) 5202W n°4.
Portraits (suite)
Puis, c’est au tour du préfet de prononcer quelques mots au nom du gouvernement de la République. Il remercie les membres de la commission consultative et tous les fonctionnaires de l’établissement, dont les Dames de Nevers, pour le zèle avec lequel ils accomplissement leur mission. Voici comment il la définit : “éclairer l’esprit, former le cœur de ces infortunés, les initier à la vie sociale, leur faire aimer la religion, le travail, ouvrir leur âme à toutes les inspirations généreuses, leur faire comprendre l’amour de la patrie, le sentiment du devoir, et, par l’instruction qui moralise, assurer leur avenir.”14 Quel programme !
Enfin, des élèves entrent en scène et permettent au directeur d’illustrer sa pédagogie. À quatre d’entre eux, choisis parmi les meilleurs, on demande de préparer des remerciements pour le préfet et l’archevêque. Pauline Larrouy et César Massot doivent s’adresser au premier, tandis que Julie Duval et Joseph Tronc écrivent pour le prélat. Ils se mettent derechef au travail. Pendant ce temps, d’autres enfants miment plusieurs morceaux de poésie : du Lamartine, du Malherbe et d’autres encore.
Julie et Pauline sont dans la même classe. Elles se connaissent bien et obtiennent régulièrement les récompenses de fin d’année, souvent ex-æquo. César Massot et Joseph Tronc sont aussi de bons élèves. César deviendra moniteur, puis aspirant dans l’institution, avant de la quitter pour faire de la retouche photographique. Quant à Joseph, ses études finies, il apprendra la peinture à l’école des Beaux-Arts de Bordeaux et deviendra professeur de dessin à l’Institut des sourds de Paris.
14 Compte-rendu de la distribution des prix, Institution nationale des sourds-muets de Bordeaux, année scolaire 1847-1848, Fonds patrimoniaux de la bibliothèque de Bordeaux
Les compliments sont courts, mais bien tournés. En voici quelques extraits empruntés à Pauline : « Vous représentez, Monsieur le Préfet, ce gouvernement si généreux à qui nous devons tout le bonheur dont nous jouissons ici. »15 Ou encore : « nous ne cesserons de conjurer le Seigneur de répandre sur lui (le gouvernement) et sur vous, Monsieur le Préfet, ses faveurs les plus signalées.« 16
Avant de nommer les lauréats des prix de l’année, on distribue au public une Notice sur la vie de Marie Dupouy en précisant que personne ne met en doute que le texte est « exclusivement l’œuvre de Mlle Pauline Larrouy. »17. Pourtant une note en bas de la première page attire l’attention. En effet, on y indique qu’on « a laissé subsister des fautes et des négligences de style qu’on ne s’étonnera pas de rencontrer dans un texte sorti de la plume d’une élève de sixième année. »18
Pauline Larrouy n’est pas une élève comme les autres. Marie Dupouy non plus. Et pourtant, à travers le récit de Pauline, on peut mieux se représenter les conditions de vie des enfants sourds de cette époque
15 – 16 – 17 Compte-rendu de la distribution des prix, Institution nationale des sourds-muets de Bordeaux, année scolaire 1847-1848, Fonds patrimoniaux de la bibliothèque de Bordeaux
18 Larrouy, Pauline, Notice sur Marie Dupouy, 1848, Fonds patrimoniaux de la bibliothèque de Bordeaux, p1
Portraits (fin)
Bien qu’âgée de trois ans de plus que Pauline, Marie Dupouy arrive à l’école des sourds de Bordeaux après elle. Elle a douze ans. Sa surdité, survenue à la suite d’une maladie à l’âge de sept ans, et sa condition d’enfant pauvre expliquent cette arrivée tardive. L’entrée dans l’institution nécessite soit l’obtention d’une bourse, soit le paiement par la famille du prix de la pension, entre 600 et 1 000 francs. De plus, tout élève apporte un trousseau. Pour les filles, il comprend « trois robes et trois jupons, deux tabliers, un corset, deux camisoles, six fichus, six mouchoirs de poche et six paires de bas, quatre serviettes, trois bonnets et trois paires de souliers, six chemises, des peignes et une brosse à tête. »19 Pour une famille de vignerons de Chalosse avec trois enfants à charge, cela s’avère impossible sans aide extérieure.
Entre travaux des champs et surveillance des troupeaux, Marie se lie d’amitié avec une ancienne élève de l’Institution de Bordeaux, Mlle Bellocq. Celle-ci lui apprend « les signes et la dactylologie »20, nous dit Pauline. Puis, un certain M. Grateloup intervient et obtient une bourse de l’État. Marie quitte alors Montfort-en-Chalosse et, conduite par son père, entre à l’école de Bordeaux le 10 octobre 1843. « Sa physionomie nous annonça son intelligence et sa mémoire, son humeur franche et joyeuse, et ses manières, qui avaient une grâce animée, lui concilièrent tous nos cœurs. »21 Elle a douze ans, Pauline neuf ; elles communiquent en signes et deviennent rapidement amies.
Très vite, Pauline remarque l’application de Marie et la constance de ses efforts pour satisfaire ses maîtresses. On ne transige pas avec la discipline à l’école de Bordeaux. Le règlement intérieur nous détaille les sanctions22. Les punitions dites légères sont au nombre de cinq : la mauvaise note, la privation de récréation ou de la promenade avec travail, la mise à la table de pénitence (soupe, pain et eau), la privation de l’uniforme de l’Institution et la privation de sortie ou de voir les parents au parloir. Quant aux sanctions les plus graves, seul le directeur peut les infliger. Il peut alors décider la réclusion avec travail dans la salle de discipline pendant un, deux, voire trois jours au maximum, la réprimande publique avec consignation sur un registre spécial ou enfin, sanction ultime, la réprimande publique avec consignation et affiche au parloir.
19 Règlement sur l’administration et le règlement intérieur de l’institution royale des sourds-muets de Bordeaux, 6 septembre 1847, archives de l’INJS de Bordeaux-Gradignan
20 – 21 Larrouy, Pauline, Notice sur Marie Dupouy, 1848, Fonds patrimoniaux de la bibliothèque de Bordeaux, p2
22 Règlement sur l’administration et le règlement intérieur de l’institution royale des sourds-muets de Bordeaux, 6 septembre 1847, archives de l’INJS de Bordeaux-Gradignan
Marie ne reste que cinq ans dans l’école et sa disparition prématurée touche Pauline. La tuberculose fait encore des ravages. Deux à trois décès dans l’école chaque année sont malheureusement chose commune.
Pauline a quatorze ans quand elle écrit ce texte, véritable éloge funèbre pour son amie disparue et, dès ce jeune âge, on la sent pénétrée des désirs de bonne volonté, d’obéissance et de reconnaissance pour « les bienfaits »23 reçus dans l’établissement. Elle met en avant les valeurs inculquées par les religieuses : docilité, amour du travail et piété.
Les Dames de Nevers, sous la houlette de mère Ambroise, sont responsables non seulement du service intérieur de l’institution, mais aussi de l’enseignement des filles. Les garçons ont toujours des professeurs laïcs, dont certains sont sourds, comme Victor Chambellan. Dans son texte, Pauline nous cite le nom de quatre religieuses : mère Ambroise la mère supérieure, sœur Éléonore et sœur Mélanie, les deux seules à porter le titre d’institutrices et sœur Clotilde, maîtresse d’études.
Portrait de Victor-Gomer Chambellan pris par Marie-Hélène Bouchet lors de l’exposition au Panthéon de juin à octobre 2019 sur l’histoire silencieuse des sourds.
En effet, la journée des élèves est partagée entre des temps de leçons dirigés par les professeurs ou institutrices, des temps d’études et des temps d’ateliers. Les prières quotidiennes, les messes des jeudis et dimanches, ainsi que les leçons d’instruction religieuse rythment l’emploi du temps des filles comme des garçons.
Les sexes sont rigoureusement séparés. Entrés dans l’institution après l’âge de 9 ans, ils y restent au maximum six années. C’est la durée habituelle des études et du versement des bourses. Pourtant certains, parmi les plus doués, peuvent prolonger leur séjour de trois années supplémentaires. Ces élèves doivent alors se destiner à la carrière d’enseignant. Ce sera la vocation de Pauline.
23 Larrouy, Pauline, Notice sur Marie Dupouy, 1848, Fonds patrimoniaux de la bibliothèque de Bordeaux, p4
Monitrice à l'école des sourds de Bordeaux
Pauline naît à Pau en octobre 1834 sous le règne du roi Louis-Philippe. Son père est professeur, son grand-père paternel, employé à l’octroi, son grand-père maternel, notaire.
Pauline appartient donc à la bourgeoisie provinciale éduquée. Quand elle arrive à l’Institut royal des sourds- muets de Bordeaux, à 9 ans, elle sait probablement déjà beaucoup de choses. Elle est vite repérée comme une élève brillante et effectue les six années d’études en tête de classe. Aussi, c’est tout naturellement qu’elle prolonge son séjour dans l’établissement et acquiert un nouveau statut.
Acte de naissance de Pauline Larrouy, archives départementales des Pyrénées-Atlantiques
En effet, le règlement intérieur de l’école prévoit la disposition suivante : « Les élèves qui se font remarquer par leur conduite, leur intelligence et le succès dans leurs études, peuvent obtenir, […] s’ils se destinent à l’enseignement, une prolongation de séjour. »24. Trois années supplémentaires sont possibles. Les élèves reçoivent alors le titre de moniteur ou monitrice. Donc, dès l’âge de 14 ans, Pauline seconde la mère supérieure dans trois classes : la deuxième, la cinquième et la sixième année d’études25.
La situation administrative des monitrices sourdes-muettes est complexe. Le règlement prévoit leur nomination pour trois ans après la fin de leurs études. Durant ce temps-là, elles gardent encore un statut d’élève. C’est le cas de Pauline pour laquelle le département des Basses-Pyrénées continue à verser une bourse annuelle. Mais, dès qu’on dépasse les trois années de prolongation, la situation n’est plus claire.
Pour les garçons, la hiérarchie est simple. On est élève, bon élève, on devient moniteur à la fin de ses études, puis aspirant quand on souhaite embrasser la carrière d’enseignant. D’aspirant, on devient maître d’études, répétiteur et enfin professeur. C’est le parcours que suivra Ferdinand Berthier à l’Institut de Paris.
Pour Pauline, les soucis vont commencer. En 1849 et 1850, les têtes changent à la direction de l’institut. Valade-Gabel laisse sa place de directeur à Édouard Morel. C’est aussi un ancien professeur de l’Institut des sourds de Paris. Comme Valade, il parle la langue des signes et est le premier directeur à traduire pour les élèves les discours de fin d’année. Après lui, l’habitude se perdra.
La supérieure change elle aussi : c’est sœur Éléonore, ancien professeur, qui prend le poste. Le courant passe mal entre ce nouveau directeur et la mère supérieure. Pauline en fait-elle les frais ?
24 Règlement intérieur du 6 septembre 1847, archives départementales de la Gironde, versement de l’INJS de Bordeaux 5048W Boîte n°21.
25 Délibérations de la Commission consultative du 25 août 1848 au 2 août 1850. Examens de Pâques 1849, archives départementales de la Gironde, versement de l’INJS de Bordeaux 5202W, boîte n° 5.
En 1852, Pauline exerce ses fonctions de monitrice depuis déjà quatre années. Elle a 18 ans. Le directeur, Édouard Morel, propose à la commission consultative de l’établissement de transformer le poste de Pauline pour qu’elle devienne monitrice rétribuée : 120 francs par an26. Mais, les Dames de Nevers tiennent à leurs prérogatives et refusent de voir des jeunes filles devenir enseignantes. Monitrices, pourquoi pas, mais professeurs jamais ! L’évêque de Nevers intervient et appuie les sœurs. Pas question de faire côtoyer enseignantes religieuses et laïques !
Pourtant, à la demande du directeur, approuvée par la commission consultative, le ministre de l’Intérieur accorde à Pauline le statut de monitrice rétribuée. Elle n’est plus élève de l’établissement et en devient fonctionnaire. Comme ses collègues masculins, elle est nourrie, logée et blanchie dans l’institution.
Pauline a la vocation. Elle aime apprendre, elle aime transmettre, elle aime le contact avec ces élèves qui arrivent un peu perdues dans ce grand établissement souvent bien éloigné de leur région d’origine. Mais très vite elle s’ennuie. Elle s’ennuie de sa famille, de sa mère surtout. De plus, mère Éléonore ne reconnaît pas son travail. De nos jours, on parlerait de mise au placard. Elle se plaint d’abord à l’aumônier et au directeur. À sa mère, elle écrit en cachette et lui parle de retour à Pau où elle pourrait gagner sa vie en donnant des cours27.
Lettre manuscrite de Pauline Larrouy à sa mère. archives départementales de la Gironde, versement de l’INJS de Bordeaux 5048W n°2, dossier 2.
Les années passent. Édouard Morel décède le 22 février 1857. En juin, Pauline demande un congé « pour se remettre »28. Un an plus tard, c’est au tour de la mère Éléonore de partir. Elle est remplacée par sœur Nathalie Portat. La santé de Pauline se dégrade. Le médecin de l’établissement demande pour elle un congé de six mois afin qu’elle puisse se reposer dans sa famille29. La convalescence se prolonge. Elle part faire une cure et ne revient qu’un an plus tard.
Quelques années après – Pauline a maintenant 34 ans – elle demande encore un congé de six mois qui lui est accordé à partir du 1er janvier 1869. Sa mère, tendrement aimée, meurt le 25 janvier suivant. Pauline ne revient pas dans l’institution bordelaise et démissionne de son poste de monitrice rétribuée.
Son salaire s’élève alors à 180 francs par an. À titre de comparaison, une religieuse enseignante reçoit 300 francs, alors qu’un professeur laïc en perçoit 1 800 en début de carrière. Ni progression, ni avenir pour les monitrices. Elles gardent toutes le statut d’élèves et restent d’éternelles mineures. Pauline sera la seule et l’unique à être payée. Suite à sa démission, le nouveau directeur, Martin Etcheverry, supprime le poste de monitrice rétribuée, mais continue à verser à Pauline une rente de 200 francs.
26 Délibérations de la Commission consultative du 26 novembre 1852 au 23 janvier 1857. Séance du 26 novembre 1852. ADG 5202W n°7.
27 Lettre de Pauline Larrouy à sa mère, non datée. ADG 5048W n°2. Dossier 2. Au vu du contenu, on peut dater la lettre du mois de juillet 1854.
28 Délibérations de la Commission consultative du 11 mars 1857 au 1er juin 1860. Séance du 5 juin 1857. ADG 5202W n°8.
29 Correspondance administrative du 20 octobre 1860 au 28 août 1863. Lettre du 20 octobre 1860 à M. Larrouy. ADG 5202W n°30.
Directrice à Oloron-Sainte-Marie (64)
Que fait-elle après son départ de Bordeaux ? Où va-t-elle ? Les informations nous manquent. Pendant dix années, on ne dispose d’aucune trace.
Faisons quelques hypothèses. Elle quitte Bordeaux : rien ne la retient. Où aller ? À Pau, sa ville natale ? Sa mère vient de mourir. Son père ne lui a jamais témoigné beaucoup d’affection. Pour lui, Pauline reste une charge. Y a-t-elle encore des amis ? Vraisemblablement pas : elle vit à Bordeaux depuis plus de vingt-cinq ans. De la famille ? Son père parle de sa nombreuse famille. Pauline est la cadette d’une fratrie de six enfants : quatre filles, deux garçons. Célibataire à 35 ans, elle ne souhaite sûrement pas être une charge pour un père, un frère ou une sœur. Que fait-elle pendant dix ans ? Nous perdons sa trace jusqu’en 1879.30
C’est un journal local, le Glaneur d’Oloron et des Basses Pyrénées, qui nous parle de l’école des sourds-muets d’Oloron : une école libre pour les deux sexes, fondée par Mlle Pauline Larrouy.
Titre du journal Le Glaneur d’Oloron et des Basses Pyrénées, AD des Pyrénées-Atlantiques.
Pour ouvrir et faire reconnaître son école, Pauline a des soutiens. Le directeur de l’école des sourdes-muettes de Bordeaux, Martin Etcheverry, l’encourage et certifie qu’elle a les qualités pour diriger une école primaire. Elle reçoit aussi les aides des conseils municipaux d’Oloron et de Pau, ainsi que celui du conseil général des Basses-Pyrénées.
Portrait de Martin Etcheverry. Collection INJS Paris.
Pauline présente régulièrement ses élèves pour la traditionnelle distribution des prix : plusieurs garçons miment des fables et écrivent « au tableau des phrases en excellent style, d’une belle écriture et avec l’orthographe la plus correcte. »31
En août 1885, la distribution des prix des élèves de Pauline a lieu dans la grande salle de la mairie d’Oloron. La cérémonie est présidée par M. Bouderon, conseiller général, un des principaux défenseurs de Pauline. Il est assisté du sous-préfet et du maire d’Oloron, M. Casamajor. De nombreuses dames de la bourgeoisie locale sont présentes, ainsi que la femme du député, Mme Rey. Les plus avancés des élèves récitent des fables de La Fontaine en langue des signes. « Les gestes étaient si naturels et si expressifs, que l’on croyait entendre le dialogue ou le récit »32, nous dit le journaliste du Glaneur. Étonnant non ? Nous sommes seulement cinq ans après le congrès de Milan qui vote l’abandon des signes et préconise la méthode orale pure dans l’enseignement des sourds.
Quelle est la position de Pauline à cet égard ?
Quand le congrès se réunit à Milan, en août 1880, elle vient juste de créer son école et se préoccupe surtout de sa survie. Quelle est sa méthode d’enseignement ? Celle qu’elle a vu pratiquer à Bordeaux et qu’elle a elle-même utilisé pendant la vingtaine d’années où elle a été monitrice. Pauline emploie d’ailleurs une monitrice sourde pour la seconder. M. Bouderon témoigne du travail réalisé dans l’école : écriture, calcul, orthographe, dessin, peinture, travaux d’aiguille pour les petites filles et langage mimique. En 1887, l’école reçoit une vingtaine d’enfants et Pauline obtient un prix de vertu de l’Académie française.
L’apprentissage de la parole est-il devenu un incontournable pour l’avenir de Pauline et de son école ?
Portrait de Claudius Forestier. Collection INJS Paris.
30 On trouve des renseignements sur cette période dans : Cantin Yann et Angélique, Dictionnaire biographique des grands Sourds en France, Paris, Archives & Culture, novembre 2017.
31 Le Glaneur d’Oloron et des Basses-Pyrénées, 19 août 1882. AD des Pyrénées-Atlantiques.
32 Le Glaneur d’Oloron et des Basses-Pyrénées, 01 août 1885. AD des Pyrénées-Atlantiques.
Pauline s’informe auprès d’un professeur de l’école des sourds de Paris, M. Goguillot, qui vient d’écrire un livre intitulé : Comment on fait parler les sourds-muets.33 Il s’agit d’un des premiers ouvrages d’orthophonie paru en France. Elle le lit et le relit attentivement. Elle ne peut pas nager à contre-courant au risque de perdre le fruit de son travail. Alors, elle crée un enseignement phonétique et ne pouvant pas assumer l’enseignement de la parole, elle s’adjoint le concours d’un professeur entendant34 à qui elle transmet le livre de Goguillot. Aux distributions des prix suivantes, quelques élèves parlent. Pauline elle-même ajoute « à sa mimique le langage phonétique »35 ; bref elle prononce quelques mots.
Couverture du livre Comment on fait parler les sourds-muets.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ludovic_Goguillot
Les années suivantes, on ne parle plus que de cela : les sourds-muets parlent, ils chantent même. Pauline est chaque fois remarquée pour son courage et son dévouement. On la cite en exemple aux écoliers entendants dans le Livre du Bon Français36. Le ministère de l’Instruction publique la nomme officier d’Académie. Pauline est une « véritable sœur laïque »37 qui voue sa vie à son école.
Mais les années passent. Un nouveau congrès international pour l’amélioration du sort des sourds-muets se réunit à Paris en 1900. La méthode orale pure y est confirmée et doit être appliquée dans tous les établissements. La question du transfert des écoles de sourds du ministère de l’Intérieur vers le ministère de l’Instruction publique n’est pas traitée. Les institutions de sourds restent liées à la bienfaisance.
De plus, Pauline perd l’appui du conseil départemental des Basses-Pyrénées. Dans sa séance d’avril 1901, le conseil discute de l’école des sourds d’Oloron. Écoutons le conseiller Druon : c’est « la seule école de France où on n’apprend pas aux sourds-muets à parler par l’enseignement de la Méthode orale et la lecture sur les lèvres. »38 Et encore : « Les fonds du département sont dépensés sans résultats. »39 Le préfet décide une enquête.
En juillet de la même année, Pauline écrit au préfet. « Elle se voit forcée de cesser ses fonctions pour raisons de santé et demande un secours pour lui permettre de vivre à l’abri du besoin. »40 Elle avait 1000 francs en tant que directrice, elle aura 800 francs au titre de secours. Quant à l’école, elle doit fermer. Dix élèves boursiers sont encore dans l’établissement. Trois d’entre eux sont en fin d’études. Quatre garçons partent vers l’école de Toulouse, deux vers celle de Bordeaux. Quant à la dernière, elle a 16 ans et a encore une année d’études, mais les méthodes bordelaises étant trop différentes, on ne juge pas utile de l’y envoyer.
Dernière satisfaction : le 13 janvier 1913, Pauline devient officier de l’Instruction publique et peut accrocher sa décoration au-devant de sa robe. C’est la seule femme sourde à être ainsi distinguée. Elle finit sa vie à Oloron où elle meurt le 6 juin 1919, à presque 85 ans.
Décoration d’officier de l’instruction publique avant 1955.
33 Goguillot, Ludovic, Comment on fait parler les sourds-muets, Paris, 1889. http://www.2-as.org/editions-du-fox/bibliotheque-sourde/236-1889-comment-on-fait-parler-les-sourds-muets-goguillot.html
34 Il s’agit de M. Camy, directeur de l’école supérieure de garçons d’Oloron.
35 Le Glaneur d’Oloron et des Basses-Pyrénées, 08 août 1891. AD des Pyrénées-Atlantiques.
36 Basile, Adrien, Le Livre du Bon Français, Paris, 1894.
37 Le Glaneur d’Oloron et des Basses-Pyrénées, 14 août 1897. AD des Pyrénées-Atlantiques.
38 – 39 Rapports et délibérations du Conseil général des Pyrénées-Atlantiques, avril 1901, p126-127. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5842661d/f327.item.r=Oloron
40 Rapports et délibérations du Conseil général des Pyrénées-Atlantiques, août 1901, p225-226. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6148679g/f729.item.r=Larrouy
Dans les rues d'Oloron-Sainte-Marie et de Bordeaux
Oloron-Sainte-Marie est en Béarn. Elle est actuellement une des sous-préfectures du département des Pyrénées-Atlantiques. Petite ville d’environ 11 000 habitants, elle a subi de plein fouet la crise du textile et ses manufactures de bérets autrefois nombreuses ne sont plus que deux actuellement. C’est dans un des bâtiments appartenant à l’une d’elles que deux chercheurs américains41 ont retrouvé des traces de l’école des sourds. Elle serait située rue Palassou, « au confluent des gaves d’Ossau et d’Aspe, en face de l’actuelle médiathèque »42
Plaques de rues d’Oloron-Sainte-Marie. Collection privée.
Sur place, rien n’indique l’ancienne école. Personne n’y connaît Pauline et son destin hors du commun.
Dans un des numéros du Glaneur où il est fait mention de l’école des sourds, une première adresse est mentionnée : rue Champêtre43. Cette rue n’existe plus, supprimée après la Révolution française. Elle s’appelle maintenant rue Gassion.
Au numéro 1, d’anciens bâtiments ont depuis longtemps servi d’école. Actuellement, c’est la calandreta d’Oloron qui occupe les lieux.
Une calandreta, c’est une école bilingue où les enfants apprennent deux cultures et deux langues : l’occitan et le français. Cette école associative accueille des enfants de la maternelle jusqu’au CM2. L’enseignement y est donné majoritairement en occitan, le français étant introduit à partir du CP. L’objectif est de permettre aux enfants de maîtriser à la fin de l’école primaire, aussi bien le français que l’occitan, à l’oral comme à l’écrit44.
41 Il s’agit d’Ulf Hedberg et d’Harlan Lane.
42 Delaporte, Yves, L’école des sourds, Éditions du Fox, 2015, p47.
43 Le Glaneur d’Oloron et des Basses-Pyrénées, 19 août 1882. AD des Pyrénées-Atlantiques.
44 Voir le site de la calandreta d’Oloron : http://calandreta-oloron.fr/
Devant cette école, nous avons rêvé que ces murs avaient peut-être accueilli les enfants sourds réunis par Pauline Larrouy. Fantasme ou intuition ? L’hypothèse est tentante, mais nous n’en avons trouvé aucune preuve.
À Bordeaux, l’ancienne institution où Pauline a vécu et travaillé pendant vingt-cinq ans environ est maintenant en pleine transformation. Gironde Habitat propriétaire des lieux depuis 2014 souhaite donner une nouvelle vie au site. Un hôtel de luxe, des logements, une école maternelle sont en projet. Une nouvelle rue aussi, située à l’arrière du monument historique et parallèle à la rue Abbé-de-l’Épée.45
De nombreuses rues du quartier portent des noms en lien avec l’histoire du bâtiment ancien : l’abbé de l’Épée bien sûr et Pereire, mais aussi Thiac, l’architecte et Saint-Sernin, un des fondateurs de l’école fin XVIIIe siècle. Mais aucune rue ne rappelle la présence de toutes ces jeunes filles célèbres ou non qui se succédèrent en ces lieux.
Pauline Larrouy, remarquable et méconnue, ne pourrait-elle pas être leur symbole et les représenter toutes à la fois ?
À l’entrée de la nouvelle rue prévue par Gironde Habitat, on pourrait alors lire une inscription que les enfants de l’école maternelle apprendraient peut-être à déchiffrer :
45 Voir le site de Gironde Habitat : http://www.projet-republic.fr/gironde-habitat-amenageur-du-projet/
Marie-Hélène BOUCHET
Extrait de sa biographie de Pauline Larrouy, éditions du Fox.