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INJS de
Bordeaux

Louise WALSER

Nous allons évoquer une femme qui a vécu, à la toute fin du XIXè siècle, dans l’institution des sourdes-muettes de Bordeaux. Elle fait partie de ces milliers d’anonymes qui ont bénéficié de l’éducation collective donnée aux sourds dans ces lieux. En effet, Bordeaux est une des premières villes à connaître l’installation d’une école consacrée aux enfants sourds qui devient, en pleine Révolution française, la deuxième institution nationale pour sourds en France. Le premier institut national est celui de Paris créé par le célèbre abbé de l’Épée.

La femme dont nous allons parler est surnommée la « Jeanne d’Arc des sourds-muets ». Elle s’appelle en réalité Louise Walser et connaît, au sein de la communauté des sourds, une certaine notoriété de son vivant. Puis elle est oubliée. Aussi allons-nous tenter de la faire revivre à travers quelques dates.

Photo améliorée par l’IA de Louise Walser-Gaillard, extraite du « Dictionnaire biographique des grands sourds de France », de Yann Cantin.

1912

Nous voici en août 1912, plus exactement le vendredi 2 août dans la matinée. Louise a 33 ans. L’année 1912 coïncide avec le bicentenaire de la naissance de l’abbé de l’Épée, celui qui fut décrété bienfaiteur de l’humanité en 1791 et dont la statue orne la façade de l’institution bordelaise.

Façade de l’ancienne institution Bordelaise, photo INJS de Bordeaux

Nous sommes à Paris, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. C’est le deuxième et dernier jour d’un congrès international de sourds-muets organisé par le comité des fêtes du bicentenaire, et présidé par Ernest Dusuzeau. Celui-ci est un ancien professeur de l’institution nationale des sourds-muets de Paris, mis à la retraite d’office, comme tous les enseignants sourds, à la suite des décisions prises en 1880 à Milan. On le surnomme le « Gambetta des sourds-muets », sans doute à cause de ses qualités d’orateur.

Les débats du congrès en sont à la section VI1 : l’enseignement religieux. Les questions prévues sont les suivantes : l’enseignement religieux est-il donné dans ou hors de l’école ? Comment est-il donné, par la mimique ou par l’orale ? Quelques explications s’imposent. Nous sommes en 1912, donc quelques années après la Loi sur les associations et celle sur la séparation des Églises et de l’État. Pourtant les débats sont loins d’être clos, notamment dans l’éducation spécialisée où la majorité des écoles est tenue par des congrégations religieuses. Les termes « mimique » et « orale » font référence aux méthodes pédagogiques utilisées dans l’enseignement des sourds. Pour faire court, la « mimique », c’est l’utilisation de la langue des signes (LSF) dans la classe, alors que « l’orale », c’est son interdiction, les enfants sourds devant apprendre en priorité à parler le français et à le lire sur les lèvres de leurs professeurs.

Lors du congrès de 1912, Louise Walser signe en LSF pendant qu’on lit son discours. Dans un compte-rendu, on explique que « de nombreux applaudissements, particulièrement sur les bancs américains, approuvent »2 Louise, « tandis que des instituteurs et institutrices entendants-parlants protestent, Mme la Supérieure de l’Institution nationale de Bordeaux principalement ».3 En effet, Louise a suivi sept ans d’études dans l’école bordelaise.

Que dit-elle pour susciter ces réactions contradictoires ? Elle veut démontrer que la méthode orale pure ne peut pas être appliquée systématiquement. Pour elle, seuls les enfants devenus sourds après l’acquisition d’une langue peuvent en bénéficier. Elle présente deux témoignages personnels. Pendant sa scolarité, étant une écolière brillante, les religieuses la chargent de répondre aux lettres des anciennes élèves, toutes éduquées « par la pure mimique »4. Elle peut ainsi comparer leurs compétences linguistiques avec celles des élèves éduquées par la méthode orale pure et remarquer que les anciennes élèves ont un meilleur niveau de français écrit que les plus jeunes.

Le second témoignage nous la montre remplaçant une des religieuses enseignantes, malade, pour un cours de religion. La leçon est écrite au tableau. Louise fait lire et pose des questions. Aucune élève n’est capable de répondre. Elles se contentent de répéter les phrases du texte écrit. Que fait Louise ? Elle prend son courage à deux mains et se sert des signes défendus. Ce faisant, elle réussit à leur expliquer la leçon.

À ces propos, l’auditoire réagit : parmi les plus choquées, Angélique Camau, supérieure et directrice des études de l’Institution nationale des sourdes-muettes de Bordeaux depuis quarante-et-un ans. Mère Angélique proteste et, s’adressant directement à son ancienne élève, lui dit en signant qu’elle a honte d’elle. Un délégué américain, sourd et professeur à l’Institution des sourds-muets de l’Ohio, réconforte Louise au bord des larmes5. Une autre déléguée américaine, de New-York cette fois, s’en mêle et déclare que Louise est « la Jeanne d’Arc des sourds »6. Plus encore, une trentaine de « dames sourdes de Los Angeles » envoient à Louise une lettre de soutien un mois environ après l’incident7. De nouveau, elles parlent de Jeanne d’Arc et de noblesse d’attitude. Plus tard, en novembre 1913, c’est au tour du secrétaire de l’association nationale des sourds américains de se manifester auprès de Louise. En effet, les sourds américains, réunis en congrès durant l’été, lui ont voté une résolution de soutien.

1 Revue des Sourds-Muets, 7è année, n°3, septembre 1912, pp. 49-53, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

2 – 3 Troisième congrès international des sourds-muets de Paris, 1er et 2 août 1912, pp. 70-72, INJS Paris, Bibliothèque historique.

4 Troisième congrès international des sourds-muets de Paris, 1er et 2 août 1912, pp. 70-72, INJS Paris, Bibliothèque historique.

5 – 6 – 7 Revue des sourds-muets, 7è année, n° 10, avril 1913, p. 205 et 206, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

1892

Revenons maintenant en arrière, au samedi 6 février 1892. Louise a 12 ans.

Nous voici gare d’Orléans à Paris. C’est l’ancien nom de la gare d’Austerlitz. Une sœur de Nevers attend. C’est Angélique Camau, déjà supérieure de l’institution des sourdes-muettes de Bordeaux.

Quelques jours avant, le directeur de l’institution bordelaise a écrit au père de Louise pour lui annoncer que sa fille avait été nommée dans son école grâce à une bourse qu’une riche veuve offrait pour trois jeunes filles sourdes-muettes choisies dans les familles les plus pauvres8. Louise doit se trouver à la gare d’Orléans, le 6 février, avant 9 heures du matin. 9 heures 25, le train part et emporte avec lui quatre jeunes filles : 10, 11, 12 et 16 ans9. Quelques huit heures plus tard, les voici à Bordeaux. Elles arrivent bientôt devant l’énorme bâtiment du 87 de la rue abbé-de-l’Épée. Qui est donc ce prêtre dont on voit la statue assise au centre de la cour d’honneur et une autre en pied sur la façade ? Elles l’apprendront plus tard.

Passons avec elles le porche d’entrée. À gauche un grand escalier de marbre conduit au premier étage. À droite un couloir et en face une chapelle où elles n’entrent pas encore. On les conduit au réfectoire en passant le long d’une des quatre cours intérieures. Plus tard, elles montent au second et découvrent un des dix dortoirs. Vingt-cinq lits y sont disposés côte-à-côte. Au centre, un poêle à charbon. Au pied de chaque lit, un tabouret. Rien ne traîne. De grands rideaux blancs occultent les fenêtres. Il est temps d’aller au lit.

8 Il s’agit d’un legs de Mme veuve Vignette pour l’entretien de trois jeunes filles sourdes-muettes choisies parmi les plus pauvres familles de Paris, Lagny (Seine-et-Marne) et Gandelu (Aisne). La famille Walser correspond aux critères d’attribution et la bourse Vignette paye la pension et le trousseau de Louise.

9 Marie Geoffroy (10 ans), Virginie Bocquard (11 ans), Louise Walser (12 ans) et Louise Payen (16 ans).

Le lendemain, une religieuse réveille toutes les élèves. Il est presque 6 heures. C’est dimanche et on fait le ménage des dortoirs. À 7 heures, on descend déjeuner et faire la toilette. Toutes les élèves ont un numéro. Louise Walser a le 937 ; c’est écrit sur le gobelet, l’assiette et les couverts en argent qu’on lui donne. À 8 heures, c’est la messe et Louise remarque les étoiles sur le plafond bleu de la chapelle. Il faut attendre lundi pour aller dans la classe de sœur Philippe10.

Louise sait déjà lire et écrire. Elle n’est pas née sourde et a fréquenté l’école de son quartier. Son ancienne maîtresse a fait parvenir une lettre. On y lit un résumé des compétences de l’enfant. L’élève est « intelligente et travailleuse »11. « Elle sait lire, écrire, […] fait de petits problèmes et a quelques notions de français. »12.

Qu’apprendra-t-elle donc dans cette nouvelle école ? Depuis 1879, la parole, la lecture sur les lèvres et l’écriture sont devenues les pivots de l’enseignement. Le programme de la première année d’études est presqu’entièrement consacré à ces apprentissages. Dans le même temps, la langue des signes est bannie de la classe et le restera environ cent ans. La méthode est progressive et se veut cohérente : tout d’abord les élèves s’exercent sur des mots courts et faciles à prononcer, noms d’objets mis sous les yeux ou d’actions réalisées devant elles, puis ce sont de petites phrases à l’impératif ou avec l’utilisation des pronoms personnels, de prépositions et d’adverbes13. Louise a confiance. Elle est sourde certes, mais pas muette. Ayant perdu l’audition à 8 ans, elle a continué à parler français. Elle ne sait pas encore qu’elle va apprendre clandestinement, grâce à ses camarades, une nouvelle langue, la langue de signes.

10 Il s’agit de sœur Philippe Fenasse.

11 – 12 AD Gironde, 3011W, Boîte 16, dossier Louise Walser.

13 AD Gironde, 5048W, Boîte 8, Programmes d’enseignement de la 1è à la 7 è année, 1880-1881.

1895

Nous sommes le mercredi 5 juin 1895. Louise a presque 16 ans.

Bordeaux est en fête, l’institution nationale des sourdes-muettes aussi. Félix Faure, président de la République élu depuis le mois de janvier 1895, vient visiter l’établissement pendant sa tournée officielle en province.

Visite du Président Félix Faure à l’institution nationale des sourdes-muettes de Bordeaux le 5 juin 1895. Photo INJS de Bordeaux.

C’est « la plus grande émotion de la journée »14, dit un journaliste. Le président rencontre « 300 fillettes en robe noire avec un col marin, rangées des deux côtés d’une vaste salle avec un passage au milieu et une estrade au fond. »15. Il y a des fleurs partout. Certaines forment même les lettres FF en l’honneur du président de la République. Louise est parmi ses camarades.

Trois jeunes filles s’avancent, toutes trois élèves de la huitième et dernière année d’études16. La première adresse, à voix haute, un compliment à M. Félix Faure, la deuxième se tourne vers le ministre de la justice et la troisième, d’origine russe, parle de son amour pour sa patrie d’adoption et de l’alliance des deux peuples frères.

Que disent les journalistes de ces discours ? Ils parlent d’émotion, de cœur bouleversé, de miracle : les sourds parlent ! Ils remarquent l’articulation nette, mais artificielle, évoquent la voix rauque et l’intonation sourde. Mais ils utilisent aussi les termes de « machine grossière, informe »17 pour masquer la gêne de leurs oreilles d’entendants.

Le président de la République n’est pas venu les mains vides. Il accorde au directeur la somme de 200 francs et remet deux médailles d’honneur de l’Assistance publique. La première est en argent. Elle décore une des sœurs pour trente-quatre années de services18. La seconde est en bronze et va à une domestique sourde dans l’institution depuis trente-sept ans19. Puis, Félix Faure se penche vers la mère Angélique qu’une foulure à la cheville empêche de se lever. Il la félicite et la remercie chaleureusement. Toutes les élèves applaudissent, toutes crient : « Vive la France ! Vive la République ! Vive le Président ! »20. Le cortège officiel quitte l’institution.

14 – 15 L’Écho de Paris, vendredi 7 juin 1895, p. 2.

16 Il s’agit de Mlles Serre, Morlon et Ina de Vicouline.

17 L’Écho de Paris, vendredi 7 juin 1895, p. 2.

18 Sœur Augustine Granjon.

19 Marie Pélissier.

20 La Petite Gironde, jeudi 6 juin 1895, p. 1.

1901

Le 16 février 1901, Louise a 21 ans. Il est 11 heures et demi du matin et elle épouse Charles Dupont dans la mairie du XXè arrondissement de Paris.

Il est miroitier, sourd et ancien élève de l’institution de Paris ; elle est sans profession et a quitté l’école des sourdes-muettes de Bordeaux en juillet 1899. À sa sortie, Louise a travaillé avec sa mère comme couturière chez une patronne dans le XIè arrondissement parisien, mais ses trop maigres revenus ne lui ont pas permis de quitter le domicile de ses parents dans le XXè.


Claude Walser, le père de Louise, est mort en mars 1899, quelques mois avant la fin des études de sa fille. Il avait juste 59 ans et laisse derrière lui deux enfants : Louise et un grand frère, Henri. Celui-ci est télégraphiste et a quatorze ans de plus que sa sœur. C’est le seul frère survivant. Joseph, l’aîné des enfants Walser, n’a vécu qu’un mois. Quant à Léon, le frère jumeau de Louise, il est emporté par la diphtérie, à 3 ans et demi.

Bien que majeurs, le mariage de Louise et Charles a lieu avec la présence et surtout le consentement des parents. L’adjoint au maire interpelle par écrit les jeunes gens, mentionnant sur l’acte d’état civil, la surdité de l’une et la surdi-mutité de l’autre. Il interroge également les parents sur un éventuel contrat de mariage : ce n’est pas le cas. Il n’y a pas de biens dans ces deux familles d’ouvriers. Après le consentement écrit, Louise et Charles sont déclarés unis. Henri, le frère de Louise, et Nicolas, celui de Charles sont parmi les témoins. Tout le monde signe l’acte : les époux, les parents, les témoins et bien sûr l’officier d’état civil.

Ce mariage n’est pas heureux. Dans la marge du document, nous apprenons que les époux divorcent en 190621. A cette époque, les divorces touchent seulement 5 % des mariages en France et sont tous prononcés pour fautes précises (adultère, condamnation, excès, sévices, injures graves). Le consentement mutuel n’existe pas. Nous ignorons le motif des conflits entre Charles et Louise. Charles meurt quelques mois après le divorce. Il avait 29 ans.

 

21 AM de Paris, Mariages, 20e arr., 16 février 1901. V4E 10807.

1911

Nous voici maintenant à la mairie de Bagnolet, le 29 juillet 1911. Louise Walser a 32 ans et épouse Henri Gaillard.

Henri a 45 ans. Il est rédacteur en chef de la Revue des sourds-muets, membre de la Société des gens de lettres, secrétaire général de l’Avenir Silencieux, une des nombreuses associations de sourds de l’époque, correcteur à l’Imprimerie nationale et officier de l’Instruction publique. Il est veuf, il est sourd et ancien élève de l’institution rue Saint-Jacques à Paris.

Après le mariage civil, la noce va à l’église de Bagnolet. Les époux se confessent. De rares intimes assistent à la messe de mariage. Elle est suivie du baptême du jeune Henri et de la petite Valentine Gaillard22. Louise a eu deux enfants que Henri a reconnus et qu’il souhaite faire baptiser en même temps qu’il épouse leur mère.

Henri et Louise se connaissent depuis plus de cinq ans. C’est grâce à Henri que Louise publie des poèmes. Le tout premier paraît dans le numéro 1 de la Revue des sourds-muets, journal exclusivement rédigé par des sourds-muets, comme il est précisé sur la première page. Le poème s’intitule Essor et est dédié au directeur de la Revue23. Louise y encourage l’initiative des fondateurs, qui veulent « mettre en valeur les hautes capacités littéraires, sociologiques, artistiques, industrielles, de la plupart des enfants intellectuels de l’abbé de l’Épée. »24. Elle alimente régulièrement la Revue et la Gazette des sourds-muets de ses poèmes. Après Essor, ce sera Hommage à ma mère en août 190625, Anniversaire de la Revue26 et Désir27 en 1907, Bonne année en 190828, Berceuse d’anges en 191129, Ma mère en 191530 et enfin Gloires anonymes en 191831. À travers les titres, on peut suivre les épisodes liés à la vie privée de Louise : la mort de sa mère, la relation avec Henri, la naissance de ses enfants, le décès de la mère de Henri et l’engagement de ses neveux pendant la guerre.

22 Revue des Sourds-Muets, 6è année, N° 3, septembre 1911, p. 50, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

23 Revue des Sourds-Muets, 1è année, N° 1, mai 1906, p. 4, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

24 Revue des Sourds-Muets, 1è année, N° 1, mai 1906, p. 1, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

25 Revue des Sourds-Muets, 1è année, N° 4, août 1906, pp. 50-51, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

26 Revue des Sourds-Muets, 2è année, N° 1, mai 1907, pp. 2-3, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

27 Revue des Sourds-Muets, 2è année, N° 6, octobre 1907, p. 83, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

28 Revue des Sourds-Muets, 2è année, N° 9, janvier 1908, p. 113, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

29 Revue des Sourds-Muets, 6è année, N° 1, juillet 1911, p. 5, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

30 Revue des Sourds-Muets, 10è année, N°4, octobre 1915, p. 98, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

31 La Gazette des Sourds-Muets, 29è année nouvelle série n° 29 mai 1918, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

Mais, Louise n’est pas seulement amatrice de poésie, c’est également une militante. Elle est active dans la communauté des sourds parisiens et cherche à faire partager son goût pour la littérature.

Régulièrement, lors de fêtes, de réunions ou de manifestations plus importantes, elle interprète en langue des signes des textes célèbres, ceux d’Alfred de Musset ou de François Coppée par exemple. Chaque fois, l’élégance et la clarté de son style provoque les compliments et les applaudissements.

Son action militante se manifeste également en faveur des femmes sourdes. En ce tout début du XXè siècle, elles ne sont que quelques-unes à agir au sein des associations essentiellement masculines. Louise est l’une d’entre elles. Elle intervient dans l’Union française des sourds-muets, au Comité silencieux de l’Entente cordiale franco-anglaise, à l’Alliance républicaine silencieuse et au Comité du Bicentenaire de l’abbé de l’Épée. Elle argumente pour la formation d’un comité spécial de femmes sourdes pour préparer de manière autonome le Bicentenaire. L’abbé a découvert les sourds après une rencontre avec deux sœurs jumelles. C’est donc comme descendantes de ces premières élèves que les femmes sourdes doivent se mobiliser pour honorer celui qui a permis leur émancipation. Louise encourage également les femmes sourdes à créer leurs propres sections au sein de l’Étoile Sportive des Sourds-Muets.

Au sein de ces associations, Louise tente d’apaiser et de dépasser les querelles qui ne manquent pas en ce début de siècle et rejoignent celles de la société française. Malgré la loi de séparation des Églises et de l’État, de nombreuses institutions de sourds sont encore dirigées par des congrégations et dépendent toujours du ministère de l’Intérieur. Le passage à celui de l’Instruction publique est régulièrement à l’ordre du jour. Les arguments s’échangent dans les pages de la Revue des Sourds-Muets à propos de l’institution nationale de Bordeaux32. Pourquoi n’est-elle pas encore laïcisée ? dit l’un. On l’a bien fait pour l’école nationale des sourds-muets de Chambéry. L’autre répond que les religieuses de Bordeaux remplissent avec zèle le service de l’État. La mère Angélique n’a-t-elle pas été décorée de la légion d’honneur ? L’un parle d’obscurantisme, de Moyen-Âge, l’autre de liberté de penser et d’éduquer. Louise, bien qu’interpellée en tant qu’ancienne élève de Bordeaux, n’intervient pas dans le débat. Peut-être a-telle, comme Jean Massieu autrefois, la mémoire du cœur33 envers sœur Philippe, son ancien professeur ?

32 Revue des Sourds-Muets, 5è année N° 1-2-3-5-7, mai-juin-juillet-septembre-novembre 1910 et Revue des Sourds-Muets, 5è année N° 10-11, février-mars 1911, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

33 Voir dans la Notice sur l’enfance de Massieu sourd-muet, publiée par l’abbé Sicard. À la question « Qu’est-ce que la reconnaissance ? », l’élève Jean Massieu répondit : « La reconnaissance est la mémoire du cœur. »

1920

Nous sommes le 2 août 1920 au Puy-en-Velay. Louise a 41 ans. On l’a trouvée sur la route entre Espaly et Le Puy et, transportée de toute urgence à l’hôpital, elle se meurt.

Depuis plusieurs semaines, sentant son déclin, elle a multiplié les démarches pour rejoindre son mari resté à Paris. Elle a appelé de tous côtés, demandé de l’aide à Rubens-Alcais, le fondateur de la fédération sportive des sourds de France et le futur créateur des premiers Jeux olympiques silencieux. En vain.

Louise est au Puy depuis 1914. A-t-elle voulu mettre ses enfants à l’abri des combats qui menaçaient Paris ? Henri l’a-t-il encouragée ou dissuadée ? En tous cas, elle est partie du domicile familial pour cette région de volcans, encadrée par de gigantesques statues : Notre Dame de France d’un côté, saint Joseph du Bon Espoir de l’autre.

Elle y est accueillie par la société locale des sourds-muets et tisse de nombreux liens d’amitié avec les uns et les autres. Elle vit là les longues années de guerre et partage les tourments des femmes de soldats. La plupart sont illettrées. C’est Louise qui lit le journal et écrit le courrier en lisant sur les lèvres des paysannes. C’est aussi Louise qui aide un médecin à pratiquer une trachéotomie chez un enfant atteint de diphtérie, comme autrefois son frère jumeau. C’est encore Louise qui fait des conférences sur la solidarité entre sourds.

De son côté, Henri signe avec différents présidents d’associations de sourds parisiens, deux lettres au ministre de la guerre, déclarant que les sourds français se mettent au service de la patrie et se proposent comme combattants. Devant le refus de fait d’incorporer la plupart des sourds, ceux-ci se rendent utiles dans les métiers réquisitionnés pour l’effort national : cordonnier, menuisier, tailleur, ajusteur ou tourneur d’obus. Henri participe aussi à la création d’un comité de défense des sourds-muets. Pendant la guerre, beaucoup ont perdu leur emploi ou leur logement. Il vient plusieurs fois au Puy voir sa famille et rencontre les sourds de la région. Pourtant, dans l’été 1920, les appels de Louise ne lui parviennent pas.

Les sourds du Puy-en-Velay organisent l’enterrement de Louise et se relayent chaque semaine pour fleurir sa tombe. Une de ses amies parisiennes ouvre une souscription pour lui offrir une sépulture digne d’elle.

Dans La gazette des sourds-muets, dont le rédacteur en chef n’est autre qu’Henri Gaillard, un article mentionne la vaillance de Louise devant l’adversité, ses qualités d’écrivain, de poétesse, mais il la décrit également révoltée, un peu orgueilleuse et irritable34. La guerre avait sûrement éloigné les cœurs. De son côté, Rubens-Alcais, dans son journal, L’Éveil des sourds-muets, parle aussi de révolte, mais il souligne le courage et les préoccupations de cette mère de cinq enfants. Enfin, il met en avant ses talents d’écriture aussi bien dans ses lettres que dans ses poèmes aux rimes sonores35.

34 La Gazette des Sourds-Muets, 31è, année nouvelle série, n° 54, septembre 1920, INJS, Paris, Bibliothèque historique.

35 L’Éveil des sourds-muets, 1è année, N° 1, décembre 1920, INJS, Paris, Bibliothèque historique

2014

Nous sommes le dimanche 21 septembre 201436. Louise a disparu depuis presqu’un siècle.

L’institution où elle a été scolarisée huit ans vient d’être vendue au privé. L’acheteur est connu. Des projets de logements, d’habitat jeune, d’école sont en cours. Inscrits aux Monuments Historiques depuis peu, les façades, les grilles et la structure des bâtiments sont sauvegardées. Peut-être un des visages de jeunes filles sculptés sur la façade ressemble à celui de Louise ou de l’une de ses camarades.

Les visages de la façade de l’ancienne institution des sourdes-muettes à Bordeaux. Photo INJS de Bordeaux.

36 Date des Journées Européennes du Patrimoine 2014. Ce jour-là, une conférence sur Louise Walser a eu lieu dans la cour d’honneur de l’ancienne institution des sourdes-muettes de Bordeaux.

Malgré son parcours particulier et remarquable, Louise Walser, la Jeanne d’Arc des sourds, fait partie de tous les anonymes qui ont vécu dans les murs de cette institution. Elle appartient à ce que certains ont appelé le peuple sourd37, inventeur d’une langue originale, source d’enrichissement pour nous tous.

Depuis 1958, l’institution nationale a déménagé avec ses élèves de Bordeaux vers Gradignan où l’activité continue. Mais, Louise et toutes ses camarades ont connu dans l’école de Bordeaux, un lieu de socialisation, d’échanges et de traditions. L’important n’est pas seulement le lien avec le passé, même s’il se poursuit aujourd’hui dans le présent, mais c’est aussi le gage d’un avenir possible.

37 Le premier a en avoir parlé est Ferdinand Berthier (1803-1886).

Marie-Hélène BOUCHET