La langue des signes française (LSF)
Les sourds, comme leur mode de communication visuo-gestuel, existent depuis toujours, tout du moins depuis l’émergence de l’homme de parole. Les traces sont abondantes mais dispersées : le sourd est cité dans l’antiquité à travers les écrits des philosophes, sa marginalité est évoquée dans l’Europe médiévale, l’Église pour sa part, en a fait très longtemps un sujet de controverse.
Certes les langues signées ont toujours existé, mais à quelle période peut-on véritablement parler d’émergence de la langue des signes française ?
1/ Première trace et premier jugement
« Il n’est rien dans l’intellect qui ne vienne d’abord des sens » d’Aristote a prévalu jusqu’au XVIIIè siècle et a neutralisé toute idée d’éduquer les sourds qui par nature, étaient dépossédés d’intelligence : qui ne parle pas ne peut penser. Les humanistes du XVIè siècle, influencés par une réhabilitation de la pensée antique, notamment avec Platon et son « Cratyle », restaureront peu à peu l’image du sourd. Les « gestes » commencent, à l’aube du siècle des Lumières, à revêtir le statut de vecteur de sens.
2/ L’abbé de l’Épée : les signes méthodiques, la dactylologie
Charles Michel de l’Épée (1712-1789), ordonné prêtre tardivement en raison de ses idées jansénistes, rencontrera vers 1760 deux sœurs sourdes dont le mode de communication intéressera le grand grammairien qu’il était. Ignorant tout de la façon dont on instruisait alors les sourds, il étudie les signes qu’employaient ses deux élèves pour communiquer entre elles et y ajoute des signes dits méthodiques pour structurer les différentes parties du discours. Il mettra par ailleurs en place la dactylologie permettant de signifier chaque lettre de l’alphabet par une configuration distincte de la main.
3/ Émergence d’une communauté et d’une langue structurée
Par l’école qu’il fonde vers 1762, rue des Moulins à Paris, permettant le rassemblement d’une soixantaine d’élèves, une langue des signes émerge, se structure, se développe et répond aux besoins d’émancipation d’une communauté naissante. Si l’abbé de l’Épée est à l’œuvre de la première expérience consistant à regrouper dans une école des jeunes sourds, il n’est pas pour autant celui qui a inventé la langue des signes. D’ailleurs, nul ne peut se prétendre être à l’oeuvre de l’invention d’une langue, qu’elle soit vocale ou gestuelle.
4/ Émancipation de la langue et de la communauté
De la rue des Moulins avec l’abbé de l’Épée à l’institut national de jeunes sourds de la rue Saint-Jacques à Paris, en passant par l’ouverture de nombreuses institutions en France dont celle de Bordeaux en 1786, la communauté ne cesse de se constituer et de croître. Elle s’organise au-delà du cadre institutionnel, s’émancipe au travers de manifestations, de rencontres, et commence à ancrer des rituels et des coutumes. Le mouvement des sourds et leurs célèbres banquets commencent à se faire connaître. La langue s’exporte et devient le modèle linguistique des premières communautés sourdes sur le nouveau continent. De nombreux ambassadeurs, tels que Laurent Clerc et Jean Massieu, premiers acteurs, témoins et gardiens d’une culture naissante, permettront rapidement à la France d’être une référence en matière d’éducation auprès des jeunes sourds.
5/ Un siècle d’interdiction : critiques et préjugés sur la langue
La LSF est une langue minoritaire, comme beaucoup d’autres sur le territoire. Elle n’est pas épargnée par ce vent hégémonique soufflé par la langue française en ce début du XIXè siècle, soutenu par l’idéologie régnante en France et le rapport de défiance entre les pays européens qui marque les concepts de nation, de frontière, d’unicité identitaire et de langue nationale. Le congrès de Milan de 1880 (Congrès international consacré à l’éducation des sourds-muets) avança tous les arguments afin d’évincer la langue des signes de l’enseignement et par là même, les enseignants et les intellectuels sourds.
La méthode orale pure est censée permettre aux sourds de mieux s’intégrer dans la société.
6/ La « culture » des sourds
Un siècle d’interdiction n’est pas sans conséquences : la langue ne garde qu’un seul registre, celui d’une langue pauvre, vernaculaire car trop longtemps utilisée en souterrain, elle ne répond plus qu’aux nécessités les plus basiques de sa communauté. Parler de la culture des Sourds est bien difficile au sortir de cette longue période. Les années 80 et 90 permettront aux sourds de reprendre le flambeau de l’émancipation : développement des mouvements associatifs, ouverture de nombreux foyers de rencontres, combats pour la reconnaissance officielle de la langue et de son enseignement, création d’IVT (International visual theatre), réflexion sur les méthodes d’éducation bilingue.
Comme toute autre culture, celle portée par les sourds ne s’appréhende que par une plongée incontournable dans la communauté, sa langue, ses modes expressifs, ses us et coutumes.
7/ Reconnaissance officielle de la langue
Les événements marquants qui ont jalonné l’histoire de la LSF et des sourds ne se situaient pas « à côté » de ce qui se passait dans le même temps dans la société. Le changement de regard sur la LSF, comme son interdiction un siècle plus tôt, participait à un mouvement plus général de la société et en l’occurrence en cette fin des années 80 de volonté de reconnaître les langues minoritaires. Les communautés ont tort de croire que les mouvements qui ont malmené ou favorisé leurs existences revêtent un caractère unique et exclusif. Encore faut-il rappeler le principe de Spinoza : l’homme n’est pas un univers dans un Univers, il participe au mouvement de la Nature car il en fait pleinement partie.
La Loi de 1991 de Laurent Fabius, le discours de Jack Lang en 2002 seront les prémices d’une reconnaissance de la LSF promuglée dans la Loi de 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté. La LSF est officiellement érigée en langue de la République des personnes en situation de surdité et il n’est plus concevable de discuter sur son caractère de langue véritable.
Frédéric Brossier
A vous de jouer à présent !