Lettre d’un directeur à son successeur

Extraits de :

Valade-Gabel, Jean-Jacques, Lettres, notes et rapports de J.-J. Valade-Gabel,… [avec une introduction d’André Valade-Gabel.], Grasse, 1894
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k854998v

A M. Morel, directeur de l’Institution Nationale des Sourds-Muets de Bordeaux.
Ce n’est pas sans une assez vive émotion que j’ai lu dans les feuilles publiques, d’abord l’allocution par vous adressée aux fonctionnaires et employés de l’Institution de Bordeaux au moment de votre installation, ensuite le discours que vous avez prononcé et publié le jour de la distribution des prix.
Elevé au rang où votre parenté avec la famille Dégérando non moins que votre mérite personnel vous appelait depuis longtemps, vous n’oubliez pas notre ancienne confraternité ; bien plus. au moment où l’autorité supérieure les a subitement perdus de vue, vous osez louer les services que j’ai rendus à la Maison de Bordeaux ; je vous remercie de cet acte de courage et d’équité ; il trouve sa récompense dans votre cœur, il justifie le témoignage que je rendis de votre caractère et de vos talents sitôt que j’eus appris votre promotion à l’emploi que j’occupais encore.
Vous allez cultiver en paix une terre que j’arrachai à des mains impuissantes pour en extirper les ronces et les épines, la défoncer, l’assainir, la mettre en un mot dans les conditions où vous la trouvez aujourd’hui. Pour être moins pénible que ne fut la mienne, votre mission n’en est pas moins belle ; mes vœux vous suivront dans toutes vos entreprises ; si vous en doutiez en ce moment vous le croirez dans quelques années, quand l’expérience vous aura appris combien l’administrateur s’attache à son œuvre par les soins qu’il lui prodigue et les mille sollicitudes dont elle devient l’occasion ; oui mes vœux vous suivront dans toutes vos entreprises par attachement pour l’Institution et par suite de l’amitié dont je serais heureux de vous renouveler les preuves.
Privé des hautes influences qui vous sont dévouées et dont vous avez fait un si brillant tableau, ce qui pour moi, ouvrier obscur, était obstacle sérieux: les oppositions de personnes, s’il en existait encore, ne sauraient suspendre votre marche. J’ai usé mes plus belles années, j’ai sacrifié le plus précieux des biens, la santé, à élever laborieusement l’édifice qui va recevoir de vos mains les décors de l’architecture ; la majeure partie de mes travaux restent enfouis dans les fondations, les vôtres seront de nature à attirer l’attention des savants et des philanthropes. Tout vous sourit, soyez heureux : les pontifes réunis en concile viennent d’imposer aux fidèles de l’Aquitaine le concours que je sollicitais avec crainte ; l’Institution prendra, sous votre direction, une importance nouvelle, soyez heureux. Oubliez que vous succédez à un collaborateur qui lutta si souvent contre vous, à armes courtoises, au sein des conférences auxquelles ne dédaignèrent pas de s’associer, avec votre illustre parent, les Raynouard, les Abel Rémusat, les Burnouf, les Fr. Cuvier et autres notabilités scientifiques ; oubliez que l’on vous enrichit de ses dépouilles : vous ne sauriez considérer comme d’un bon augure d’être appelé à recueillir les bénéfices d’une injustice.
Si j’ai bonne mémoire, aventure pareille vous arriva en 1833, bien malgré vous, puisque vous joignîtes vos protestations aux miennes ; à vous restèrent néanmoins tous les bons élèves, à moi les incapables ; et ce fut à cette circonstance même que je dus le secret des simplifications que j’ai apportées à la méthode ; peut-être me sera-t-il réservé quelque autre compensation !
Les sages paroles par lesquelles commence votre discours se reproduisent involontairement à ma pensée : (( La destinée de l’homme est parfois soumise à des changements imprévus ; aux yeux du vulgaire c’est l’effet du hasard ; le chrétien y reconnaît le doigt de la Providence » que sa bonté vous préserve du sort dont l’Evangile menace ceux qui s’élèvent ! Pour moi je puise dans ma confiance en la sagesse suprême la force de résignation nécessaire au père de famille frappé sans motif avouable.
Je vais consacrer à la rédaction des ouvrages dont vous signalez la nécessité, tout ce qui me reste de force et de vie. D’après les assertions contenues dans votre discours, l’Ecole de Paris n’a rien produit d’utilement pratique, depuis que j’en fus éloigné ; le projet de dictionnaire illustré dont j’étais si fier d’avoir eu la première pensée et dont la rédaction fut entreprise, a été complètement perdu de vue. Cette circonstance, regrettable à bien des titres, fortifie en moi l’espoir de me rendre utile. L’étude renouvelée des méthodes diverses usitées dans l’Ecole de Paris me suggérera peut-être le moyen de perfectionner encore celle que j’ai établie à Bordeaux ; et vous, tout en donnant à mon œuvre la solidité et la perfection que j’ambitionne pour elle, vous sentirez mieux que jamais toute la fécondité, tous les avantages pratiques qui naissent de l’unité des méthodes adoptées dans un grand établissement.
Adieu, monsieur et cher collègue ; cette expression ne vous paraîtra point ambitieuse, puisque j’ai été douze années directeur comme vous l’êtes aujourd’hui, et que vous avez longtemps été professeur comme je le suis redevenu ; adieu, je vous serre affectueusement la main.
Je me trouve, sous bien des rapports, plus heureux que vous ; puisque, en reprenant un travail suivant mes goûts et qui m’est familier, je m’éloigne des passions mauvaises que j’avais fatalement surexcitées, et que vous irriterez vous même, si, comme je le pense, vous tenez à l’accomplissement de vos devoirs d’administrateur plus qu’à la conservation de votre emploi.
Paris, novembre 1850.
Jean-Jacques Valade-Gabel

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