Louise Walser (2)

1895

Nous sommes le mercredi 5 juin 1895. Louise a presque 16 ans.
Bordeaux est en fête, l’institution nationale des Sourdes-Muettes aussi. Félix Faure, président de la République élu depuis le mois de janvier 1895, vient visiter l’établissement pendant sa tournée officielle en province. C’est « la plus grande émotion de la journée » (14), dit un journaliste. Le président rencontre « 300 fillettes en robe noire avec un col marin, rangées des deux côtés d’une vaste salle avec un passage au milieu et une estrade au fond. » (15) Il y a des fleurs partout. Certaines forment même les lettres F.F. en l’honneur du président de la République. Louise est parmi ses camarades.


Trois jeunes filles s’avancent, toutes trois élèves de la huitième et dernière année d’études (16). La première adresse, à voix haute, un compliment à M. Félix Faure, la deuxième se tourne vers le ministre de la justice et la troisième, d’origine russe, parle de son amour pour sa patrie d’adoption et de l’alliance des deux peuples frères.
Que disent les journalistes de ces discours ? Ils parlent d’émotion, de cœur bouleversé, de miracle : les sourds parlent ! Ils remarquent l’articulation nette, mais artificielle, évoquent la voix rauque et l’intonation sourde. Mais ils utilisent aussi les termes de « machine grossière, informe » (17) pour masquer la gêne de leurs oreilles d’entendants.
Le président de la République n’est pas venu les mains vides. Il accorde au directeur la somme de 200 francs et remet deux médailles d’honneur de l’Assistance publique. La première est en argent. Elle décore une des sœurs pour trente-quatre années de services (18). La seconde est en bronze et va à une domestique sourde dans l’institution depuis trente-sept ans (19).
Puis, Félix Faure se penche vers la mère Angélique qu’une foulure à la cheville empêche de se lever. Il la félicite et la remercie chaleureusement. Toutes les élèves applaudissent, toutes crient : « Vive la France ! Vive la République ! Vive le Président ! » (20) Le cortège officiel quitte l’institution.

Notes :

14. L’Écho de Paris, vendredi 7 juin 1895, p. 2.
15. Idem.
16. Il s’agit de Mlles Serre, Morlon et Ina de Vicouline.
17. L’Écho de Paris, vendredi 7 juin 1895, p. 2.
18. Sœur Augustine Granjon.
19. Marie Pélissier.
20. La Petite Gironde, jeudi 6 juin 1895, p. 1.

1901

Le 16 février 1901, Louise a 21 ans. Il est 11 heures et demi du matin et elle épouse Charles Dupont dans la mairie du XXème arrondissement de Paris.
Il est miroitier, sourd et ancien élève de l’institution de Paris ; elle est sans profession et a quitté l’école des Sourdes-Muettes de Bordeaux en juillet 1899. À sa sortie, Louise a travaillé avec sa mère comme couturière chez une patronne dans le XIème arrondissement parisien, mais ses trop maigres revenus ne lui ont pas permis de quitter le domicile de ses parents dans le XXème.
Claude Walser, le père de Louise, est mort en mars 1899, quelques mois avant la fin des études de sa fille. Il avait juste 59 ans et laisse derrière lui deux enfants : Louise et un grand frère, Henri. Celui-ci est télégraphiste et a quatorze ans de plus que sa sœur. C’est le seul frère survivant. Joseph, l’aîné des enfants Walser, n’a vécu qu’un mois. Quant à Léon, le frère jumeau de Louise, il est emporté par la diphtérie, à 3 ans et demi.
Bien que majeurs, le mariage de Louise et Charles a lieu avec la présence et surtout le consentement des parents. L’adjoint au maire interpelle par écrit les jeunes gens, mentionnant sur l’acte d’état civil, la surdité de l’une et la surdi-mutité de l’autre. Il interroge également les parents sur un éventuel contrat de mariage : ce n’est pas le cas. Il n’y a pas de biens dans ces deux familles d’ouvriers. Après le consentement écrit, Louise et Charles sont déclarés unis. Henri, le frère de Louise, et Nicolas, celui de Charles sont parmi les témoins. Tout le monde signe l’acte : les époux, les parents, les témoins et bien sûr l’officier d’état civil.
Ce mariage n’est pas heureux. Dans la marge du document, nous apprenons que les époux divorcent en 1906 (21). A cette époque, les divorces touchent seulement 5 % des mariages en France et sont tous prononcés pour fautes précises (adultère, condamnation, excès, sévices, injures graves). Le consentement mutuel n’existe pas. Nous ignorons le motif des conflits entre Charles et Louise. Charles meurt quelques mois après le divorce. Il avait 29 ans.

Note :

21. AM de Paris, Mariages, 20e arr., 16 février 1901. V4E 10807.

1911

Nous voici maintenant à la mairie de Bagnolet, le 29 juillet 1911. Louise Walser a 32 ans et épouse Henri Gaillard.
Henri a 45 ans. Il est rédacteur en chef de la Revue des Sourds-Muets, membre de la Société des gens de lettres, secrétaire général de l’Avenir Silencieux, une des nombreuses associations de sourds de l’époque, correcteur à l’Imprimerie nationale et officier de l’Instruction publique. Il est veuf, il est sourd et ancien élève de l’institution rue Saint-Jacques à Paris.
Après le mariage civil, la noce va à l’église de Bagnolet. Les époux se confessent. De rares intimes assistent à la messe de mariage. Elle est suivie du baptême du jeune Henri et de la petite Valentine Gaillard (22). Louise a eu deux enfants que Henri a reconnus et qu’il souhaite faire baptiser en même temps qu’il épouse leur mère.
Henri et Louise se connaissent depuis plus de cinq ans. C’est grâce à Henri que Louise publie des poèmes. Le tout premier paraît dans le numéro 1 de la Revue des Sourds-Muets, journal exclusivement rédigé par des sourds-muets, comme il est précisé sur la première page. Le poème s’intitule Essor et est dédié au directeur de la Revue (23). Louise y encourage l’initiative des fondateurs, qui veulent « mettre en valeur les hautes capacités littéraires, sociologiques, artistiques, industrielles, de la plupart des enfants intellectuels de l’abbé de l’Épée. » (24) Elle alimente régulièrement la Revue et la Gazette des sourds-muets de ses poèmes. Après Essor, ce sera Hommage à ma mère en août 1906 (25), Anniversaire de la Revue (26) et Désir (27) en 1907, Bonne année en 1908 (28), Berceuse d’anges en 1911 (29), Ma mère en 1915 (30) et enfin Gloires anonymes en 1918 (31). À travers les titres, on peut suivre les épisodes liés à la vie privée de Louise : la mort de sa mère, la relation avec Henri, la naissance de ses enfants, le décès de la mère de Henri et l’engagement de ses neveux pendant la guerre.
Mais, Louise n’est pas seulement amatrice de poésie, c’est également une militante. Elle est active dans la communauté des sourds parisiens et cherche à faire partager son goût pour la littérature.
Régulièrement, lors de fêtes, de réunions ou de manifestations plus importantes, elle interprète en langue des signes des textes célèbres, ceux d’Alfred de Musset ou de François Coppée par exemple. Chaque fois, l’élégance et la clarté de son style provoque les compliments et les applaudissements.


Son action militante se manifeste également en faveur des femmes sourdes. En ce tout début du XXème siècle, elles ne sont que quelques-unes à agir au sein des associations essentiellement masculines. Louise est l’une d’entre elles. Elle intervient dans l’Union française des sourds-muets, au Comité silencieux de l’Entente cordiale franco-anglaise, à l’Alliance républicaine silencieuse et au Comité du Bicentenaire de l’abbé de l’Épée. Elle argumente pour la formation d’un comité spécial de femmes sourdes pour préparer de manière autonome le Bicentenaire. L’abbé a découvert les sourds après une rencontre avec deux sœurs jumelles. C’est donc comme descendantes de ces premières élèves que les femmes sourdes doivent se mobiliser pour honorer celui qui a permis leur émancipation. Louise encourage également les femmes sourdes à créer leurs propres sections au sein de l’Étoile Sportive des Sourds-Muets.
Au sein de ces associations, Louise tente d’apaiser et de dépasser les querelles qui ne manquent pas en ce début de siècle et rejoignent celles de la société française. Malgré la loi de séparation des Églises et de l’État, de nombreuses institutions de sourds sont encore dirigées par des congrégations et dépendent toujours du ministère de l’Intérieur. Le passage à celui de l’Instruction publique est régulièrement à l’ordre du jour. Les arguments s’échangent dans les pages de la Revue des Sourds-Muets à propos de l’institution nationale de Bordeaux. (32) Pourquoi n’est-elle pas encore laïcisée ? dit l’un. On l’a bien fait pour l’école nationale des sourds-muets de Chambéry. L’autre répond que les religieuses de Bordeaux remplissent avec zèle le service de l’État. La mère Angélique n’a-t-elle pas été décorée de la légion d’honneur ? L’un parle d’obscurantisme, de Moyen-Âge, l’autre de liberté de penser et d’éduquer. Louise, bien qu’interpellée en tant qu’ancienne élève de Bordeaux, n’intervient pas dans le débat. Peut-être a-telle, comme Jean Massieu autrefois, la mémoire du cœur (33) envers sœur Philippe, son ancien professeur ?

Notes :

22. Revue des Sourds-Muets, 6e année, N° 3, septembre 1911, p. 50, INJS, Paris, Bibliothèque historique.
23. Revue des Sourds-Muets, 1ère année, N° 1, mai 1906, p. 4, INJS, Paris, Bibliothèque historique.
24. Revue des Sourds-Muets, 1ère année, N° 1, mai 1906, p. 1, INJS, Paris, Bibliothèque historique.
25. Revue des Sourds-Muets, 1ère année, N° 4, août 1906, pp. 50-51, INJS, Paris, Bibliothèque historique.
26. Revue des Sourds-Muets, 2e année, N° 1, mai 1907, pp. 2-3, INJS, Paris, Bibliothèque historique.
27. Revue des Sourds-Muets, 2e année, N° 6, octobre 1907, p. 83, INJS, Paris, Bibliothèque historique.
28. Revue des Sourds-Muets, 2e année, N° 9, janvier 1908, p. 113, INJS, Paris, Bibliothèque historique.
29. Revue des Sourds-Muets, 6e année, N° 1, juillet 1911, p. 5, INJS, Paris, Bibliothèque historique.
30. Revue des Sourds-Muets, 10e année, N°4, octobre 1915, p. 98, INJS, Paris, Bibliothèque historique.
31. La Gazette des Sourds-Muets, 29e année nouvelle série n° 29 mai 1918, INJS, Paris, Bibliothèque historique.
32. Revue des Sourds-Muets, 5e année N° 1-2-3-5-7, mai-juin-juillet-septembre-novembre 1910 et Revue des Sourds-Muets, 5e année N° 10-11, février-mars 1911, INJS, Paris, Bibliothèque historique.
33. Voir dans la Notice sur l’enfance de Massieu sourd-muet, publiée par l’abbé Sicard. À la question « Qu’est-ce que la reconnaissance ? », l’élève Jean Massieu répondit : « La reconnaissance est la mémoire du cœur. »

Marie-Hélène Bouchet

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