Marie-Pauline Larrouy (4)

Directrice à Oloron

Que fait-elle après son départ de Bordeaux ? Où va-t-elle ? Les informations nous manquent. Pendant dix années, on ne dispose d’aucune trace.
Faisons quelques hypothèses. Elle quitte Bordeaux : rien ne la retient. Où aller ? À Pau, sa ville natale ? Sa mère vient de mourir. Son père ne lui a jamais témoigné beaucoup d’affection. Pour lui, Pauline reste une charge. Y a-t-elle encore des amis ?
Vraisemblablement pas : elle vit à Bordeaux depuis plus de vingt-cinq ans. De la famille ? Son père parle de sa nombreuse famille. Pauline est la cadette d’une fratrie de six enfants : quatre filles, deux garçons. Célibataire à 35 ans, elle ne souhaite sûrement pas être une charge pour un père, un frère ou une sœur. Que fait-elle pendant dix ans ? Nous perdons sa trace jusqu’en 1879.
C’est un journal local, le Glaneur d’Oloron et des Basses Pyrénées, qui nous parle de l’école des sourds-muets d’Oloron : une école libre pour les deux sexes, fondée par Mlle Pauline Larrouy.

Pour ouvrir et faire reconnaître son école, Pauline a des soutiens. Le directeur de l’école des sourdes-muettes de Bordeaux, Martin Etcheverry, l’encourage et certifie qu’elle a les qualités pour diriger une école primaire. Elle reçoit aussi les aides des conseils municipaux d’Oloron et de Pau, ainsi que celui du Conseil général des Basses-Pyrénées.
Pauline présente régulièrement ses élèves pour la traditionnelle distribution des prix : plusieurs garçons miment des fables et écrivent « au tableau des phrases en excellent style, d’une belle écriture et avec l’orthographe la plus correcte. »
En août 1885, la distribution des prix des élèves de Pauline a lieu dans la grande salle de la mairie d’Oloron. La cérémonie est présidée par M. Bouderon, conseiller général, un des principaux défenseurs de Pauline. Il est assisté du sous-préfet et du maire d’Oloron, M. Casamajor. De nombreuses dames de la bourgeoisie locale sont présentes, ainsi que la femme du député, Mme Rey. Les plus avancés des élèves récitent des fables de La Fontaine en langue des signes. « Les gestes étaient si naturels et si expressifs, que l’on croyait entendre le dialogue ou le récit », nous dit le journaliste du Glaneur. Étonnant non ? Nous sommes seulement cinq ans après le congrès de Milan qui vote l’abandon des signes et préconise la méthode orale pure dans l’enseignement des sourds.
Quelle est la position de Pauline à cet égard ?

Quand le congrès se réunit à Milan, en août 1880, elle vient juste de créer son école et se préoccupe surtout de sa survie. Quelle est sa méthode d’enseignement ? Celle qu’elle a vu pratiquer à Bordeaux et qu’elle a elle-même utilisé pendant la vingtaine d’années où elle a été monitrice. Pauline emploie d’ailleurs une monitrice sourde pour la seconder. M. Bouderon témoigne du travail réalisé dans l’école : écriture, calcul, orthographe, dessin, peinture, travaux d’aiguille pour les petites filles et langage mimique. En 1887, l’école reçoit une vingtaine d’enfants et Pauline obtient un prix de vertu de l’Académie française.
Pourtant, Pauline n’ignore pas les conclusions du congrès de Milan, ni ses conséquences.
Quatre professeurs sourds de l’institution de Paris ne viennent-ils pas d’être mis à la retraite forcée ? L’école de Lyon dirigée par un sourd, M. Forestier, n’est-elle pas menacée de fermeture faute de crédits du Conseil départemental ? Sur les soixante-dix écoles de sourds françaises de l’époque, seulement trois sont dirigées par des sourds, celle de Lyon, celle d’Oloron et celle d’Elbeuf près de Rouen.

Claudius Forestier

L’apprentissage de la parole est-il devenu un incontournable pour l’avenir de Pauline et de son école ?

Pauline s’informe auprès d’un professeur de l’école des sourds de Paris, M. Goguillot, qui vient d’écrire un livre intitulé : Comment on fait parler les sourds-muets.


Il s’agit d’un des premiers ouvrages d’orthophonie paru en France. Elle le lit et le relit attentivement. Elle ne peut pas nager à contre-courant au risque de perdre le fruit de son travail. Alors, elle crée un enseignement phonétique et ne pouvant pas assumer l’enseignement de la parole, elle s’adjoint le concours d’un professeur entendant à qui elle transmet le livre de Goguillot. Aux distributions des prix suivantes, quelques élèves parlent. Pauline elle-même ajoute “à sa mimique le langage phonétique” ; bref elle prononce quelques mots.
Les années suivantes, on ne parle plus que de cela : les sourds-muets parlent, ils chantent même. Pauline est chaque fois remarquée pour son courage et son dévouement. On la cite en exemple aux écoliers entendants dans le Livre du Bon Français. Le ministère de l’Instruction publique la nomme officier d’Académie. Pauline est une “véritable sœur laïque” qui voue sa vie à son école.
Mais les années passent. Un nouveau Congrès international pour l’amélioration du sort des sourds-muets se réunit à Paris en 1900. La méthode orale pure y est confirmée et doit être appliquée dans tous les établissements. La question du transfert des écoles de sourds du ministère de l’Intérieur vers le ministère de l’Instruction publique n’est pas traitée. Les institutions de sourds restent liées à la bienfaisance.
De plus, Pauline perd l’appui du Conseil départemental des Basses-Pyrénées. Dans sa séance d’avril 1901, le Conseil discute de l’école des sourds d’Oloron. Écoutons le conseiller Druon : c’est “la seule école de France où on n’apprend pas aux sourds-muets à parler par l’enseignement de la Méthode orale et la lecture sur les lèvres.” Et encore : “Les fonds du département sont dépensés sans résultats.”
Le préfet décide une enquête. En juillet de la même année, Pauline écrit au préfet. “Elle se voit forcée de cesser ses fonctions pour raisons de santé et demande un secours pour lui permettre de vivre à l’abri du besoin.” Elle avait 1000 francs en tant que directrice, elle aura 800 francs au titre de secours.
Quant à l’école, elle doit fermer. Dix élèves boursiers sont encore dans l’établissement. Trois d’entre eux sont en fin d’études. Quatre garçons partent vers l’école de Toulouse, deux vers celle de Bordeaux. Quant à la dernière, elle a 16 ans et a encore une année d’études, mais les méthodes bordelaises étant trop différentes, on ne juge pas utile de l’y envoyer.
Dernière satisfaction : le 13 janvier 1913, Pauline devient officier de l’Instruction publique et peut accrocher sa décoration au devant de sa robe. C’est la seule femme sourde à être ainsi distinguée. Elle finit sa vie à Oloron où elle meurt le 6 juin 1919, à presque 85 ans.

Marie-Hélène Bouchet, Marie-Pauline Larrouy, Sourde et décorée, Editions du Fox, http://www.2-as.org/editions-du-fox/documentstheses/322-marie-pauline-larrouy-sourde-et-decoree.html

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