Louis Baudonnet

En 1786, Louis Baudonnet a 14 ans et quitte les Pyrénées avec sa sœur pour rejoindre la vingtaine d’élèves de l’institution des sourds de Bordeaux. D’une famille pauvre, sa pension est payée dans un premier temps par le Musée de Bordeaux, puis par Saint-Sernin, son instituteur et l’un des fondateurs de l’école.

En 1793, l’établissement est toujours une école privée, mais les pensions ne sont plus payées. Nous sommes en pleine Révolution française. L’abbé Sicard, également fondateur de l’école, est parti pour diriger l’institution des sourds de Paris. Sous l’influence de Sicard, l’État de la jeune République envisage de supprimer l’institution bordelaise. Il est urgent d’agir. Saint-Sernin décide d’aller directement plaider sa cause auprès des députés, à Paris. Deux élèves l’accompagnent : le dernier entré à l’école et Baudonnet, le mieux instruit. Saint-Sernin veut ainsi démontrer que l’éducation des sourds est possible. Il plaide pour la reconnaissance de besoins d’éducation spécifiques aux sourds et demande aux représentants de la Nation de subvenir aux besoins des plus pauvres.

Peu de temps après, le décret du 12 mai 1793 décide la protection de l’État pour l’école des sourds-muets des deux sexes de Bordeaux.

L’administration de l’établissement sera identique à celle de Paris : Baudonnet devient officiellement répétiteur, le deuxième de France après le célèbre Massieu à Paris.

(Extraits d’une conférence de Marie-Hélène Bouchet et Sandy Sabaté – mai 2019)

D’après Jérôme Langlois (1779-1838). “L’abbé Sicard (1742-1822) instruisant les sourds muets”. Huile sur toile. Paris, musée Carnavalet.

 

On lit dans les procès-verbaux de la Convention, séance du dimanche 17 mars 1793 :

Le citoyen Saint-Sernin, instituteur des sourds et muets à Bordeaux, demande que son école prenne un état fixe ; il en présente sur le champ la nécessité et les avantages. Un des élèves, à la barre, trace sur une table un discours dont la Convention décrète l’insertion dans son procès-verbal.

« Représentants de la Nation, je suis né sourd et muet. Je voyais le monde sans savoir que chaque objet de la nature eût un nom. J’existais sans savoir qu’il y avait dans mon être deux essences différentes, le corps et l’âme. J’agissais et je pensais sans savoir qu’on eût donné un nom à chaque opération du corps et de l’esprit. Je vivais au milieu de ma famille sans pouvoir exprimer le tendre nom de père, de mère, de frère et d’ami ; je vivais étranger dans le sein même de ma patrie, n’en connaissant ni le langage, ni les usages, ni ses lois, ni quels étaient mes devoirs à remplir envers Dieu et envers la société. Aujourd’hui, législateurs, je connais tout cela c’est dans l’école de Bordeaux que j’ai reçu ma nouvelle existence. Pères de la Patrie, accordez à cette institution ce que le département de la Gironde vous demande ; multipliez ces écoles, et tous les sourds et muets de la République vous béniront avec tous les amis de l’humanité. » (Louis Baudonnet)

Suite à cet épisode de la Convention nationale, Jean-Jacques Valade-Gabel, dans la Notice sur la vie et les travaux de Jean Saint-Sernin, écrit :

Le 18 Mars 1793, la Convention les faisait venir à sa barre ; et, après avoir écouté la requête de l’instituteur et fait questionner en sa présence les élèves dont il était suivi, l’assemblée souveraine, par l’organe de son président, déclara que l’institution de Bordeaux était placée comme l’institution de Paris sous la protection de la France. 

Le lendemain de ce mémorable événement, le journal de Paris, rédigé par Roederer, contenait l’article suivant : « Sicard, le respectable instituteur des sourds-muets, a présenté à la Convention plusieurs de ses élèves, et leur a fait exécuter quelques-uns des exercices qui constatent leur étonnante instruction ; la Convention a applaudi au maître et aux élèves avec une égale satisfaction. »

Baudonnet, sous les yeux duquel cet article était tombé par hasard, se lève au point du jour, et, à l’insu de son instituteur, court chez le journaliste dont il avait retenu l’adresse ; parvenu non sans peine auprès de Roederer, éveillé par cette singulière visite, le jeune sourd-muet lui dit naïvement : « Vous avez menti hier, citoyen, en attribuant à Sicard ce qui appartient à Saint-Sernin, mon maître. » Roederer prit la chose en homme d’esprit, lia conversation avec le jeune sourd-muet, et lorsque Saint-Sernin, instruit de l’aventure, vint le prier d’excuser la rudesse naïve de Baudonnet, le journaliste fit le plus grand éloge de l’élève : « Cet enfant est trop heureux, ajouta-t il, de ne point connaître de milieu entre le mensonge et la vérité. »

extrait de Abbé François Laveau, Petit dictionnaire de signes illustré, 1868

Toutefois, ce zèle de Louis Baudonnet l’a poussé à commettre des faits répréhensibles…

TRIBUNAL CRIMINEL DE LA GIRONDE, SÉANT À BORDEAUX.

Précis de l’affaire de L. Baudonnet, sourd et muet de naissance

Ce précis a été rédigé par le citoyen Vivé, deuxième instituteur des sourds et muets de l’établissement de Bordeaux, et défenseur-officieux de Baudonnet.

Extraits

Pendant l’hiver rigoureux de 1795, l’institution des sourds-muets de Bordeaux se trouvait dans la plus cruelle situation. L’insuffisance des moyens déterminés pour l’entretien des élèves à la charge de la nation, croissait en raison de la perte des assignats.

Avec des secours aussi faibles, les élèves avaient de la peine à se soutenir : nous en voyions quelquefois tomber de faiblesse à nos pieds.

Loin de suppléer les secours fixés par la loi, la commission des secours publics était des six mois entiers à en retarder l’envoi.

Ce fut dans ces circonstances difficiles, qui, trop longtemps prolongées, rebutèrent l’économe, et lui firent donner sa démission, que deux de nos élèves imitèrent, au crayon et à la plume, des assignats de cinq l. et de dix l. pour la somme d’environ 45 liv.

Ce fut dans ces moments critiques que mourut l’un des deux sourds-muets, Jean Albert.

Ce fut le 28 germinal de l’an 3 (17 avril 1795), que le tribunal criminel s’assembla pour juger cette cause extraordinaire. Il était neuf heures et demie du matin : un auditoire nombreux remplissait l’enceinte : le sourd-muet (Louis Baudonnet) entra, accompagné de ses deux instituteurs, Saint-Sernin et moi.

Le citoyen Saint-Sernin se plaça à son côté, avec une planchette noire et de la craie. Le président l’avait chargé de rendre à l’accusé par écrit ses diverses questions, ainsi que les dépositions des témoins. Le sourd-muet écrivit lui-même ses réponses sur la planchette.

Pourquoi as-tu fait des assignats ?

J’avais faim ; je voulais manger.

Mais la loi te le défendait.

Je ne connaissais point la loi. Saint-Sernin ne m’a pas enseigné les lois : on m’a appris la loi des assignats après le juge-de-paix, en prison.

Mais il y avait au bas des assignats de dix livres, « la loi punit de mort le contrefacteur ».

Je ne connais les mots contrefacteur et dénonciateur que depuis la prison : on ne me les a point appris jamais ; je le jure.

N’as-tu pas cru voler les marchands de gâteaux, en leur donnant tes assignats ?

J’avais faim : non, je n’ai pas volé.

As-tu des reproches à faire contre les témoins ?

Non, jamais je n’ai eu de reproches à faire contre eux, je vous assure, je vous le jure.

Les témoins déposent que tu leur as donné de faux assignats.

Oui, c’est très vrai ; je vous l’assure.

L’opinion du jury avait été unanime : sur sa déclaration, le président prononça que le sourd-muet était acquitté, et mis en liberté. Je m’étais placé auprès de lui, pour lui communiquer, par le langage des signes, la déclaration du jury et le jugement du tribunal. Jamais langage d’action ne fut plus rapide ni plus animé : les larmes du plaisir s’y mêlèrent. Le sourd-muet se précipita dans mes bras et dans ceux de Saint-Sernin : il en sortit au même instant, et se saisit avec vivacité de la craie et de la planchette, pour écrire ces paroles :

Au PRÉSIDENT,

« Je suis très content d’être libre ; je vous promets que j’étudierai bien les lois : je vous promets que je les enseignerai bien aux sourds-muets, afin que jamais ils n’aient envie d’imiter ; je le jure ».

Je lus à haute voix cet élan de son cœur au premier instant de sa liberté. Je l’annonçait au tribunal, comme propre à rassurer la justice sur la conduite qu’allait tenir désormais cet élève intéressant, et comme un garant précieux que la leçon qu’il venait de recevoir du malheur, ne serait pas perdue pour ses camarades. A mesure que je lisais ce qu’il venait d’adresser au président, et que mes yeux parcouraient la planchette, les siens en suivaient le mouvement. Quand je fus arrivé à ces paroles : «Je le jure », et comme s’il m’eût entendu, il leva la main, avec une expression forte, qui fit sur les esprits une vive sensation mêlée d’étonnement. Aussitôt nous nous trouvâmes environnés d’un grand nombre de personnes, qui venaient partager notre attendrissement et notre bonheur. Nous revînmes au milieu de l’allégresse publique, à l’institution des sourds-muets.

Source : Bibliothèque nationale de France, F-35492-35493

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb327809000

Identifiant : ark:/12148/bpt6k9757795z

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